Arpitha Savale : de l’Inde à Genève

Quitter une vie qui semblait toute tracée, changer de pays, de langue et de métier, puis reconstruire une existence choisie. De l’Inde à Genève, en passant par les cuisines de la gastronomie française, Arpitha Savalé a préféré l’incertitude à une vie dans laquelle elle ne se reconnaissait plus. Aujourd’hui cheffe indépendante, son parcours dépasse largement la reconversion professionnelle : une histoire de souffrance et de choix, de vulnérabilité et de courage, d’intuition et de persévérance.

Arpitha Savale en veste de cuisine et tablier brun, tenant une poche à douille et une assiette avec un dessert.
Arpitha Savale, cheffe indépendante : de l’Inde à Genève, un parcours de reconstruction et de passion.

Il y a des vies dont tout, vu de l’extérieur, semble à sa place. Les études ont été faites, le métier est installé, le mariage célébré. La route paraît dessinée. Il suffirait de continuer.

Et puis, parfois, cette vie parfaitement cohérente sur le papier cesse de l’être pour celle qui la vit.Arpitha Savalé connaît ce basculement. Avant les assiettes colorées, les dîners privés, les ateliers et cette cuisine dans laquelle se rencontrent aujourd’hui l’Inde, la France et la Suisse, il y eut une jeune femme née à Mysore et élevée à Bangalore, dans le sud de l’Inde. Enfant unique d’une famille traditionnelle, elle grandit dans un univers où l’affection ne se dit pas toujours avec des mots : elle s’exprime aussi à travers la cuisine, dans les plats que l’on prépare pour ceux que l’on aime – une façon de prendre soin de l’autre qu’elle reçoit d’abord de sa mère et de sa grand-mère, bien avant d’imaginer qu’elle en ferait un jour son métier.

Photo de famille ancienne montrant une femme tenant un bébé dans ses bras.
Un souvenir d’enfance d’Arpitha Savale, en Inde.

Après un Bachelor of Engineering à Bangalore, Arpitha entre dans le monde de l’entreprise. Elle travaille notamment chez Amazon et poursuit sa carrière dans plusieurs sociétés du secteur corporate.
À 22 ans, elle se marie avec un homme de sa communauté. En apparence, tout semble réuni : un mariage socialement valorisé, une belle-famille fortunée, une sécurité matérielle. Mais derrière cette image, Arpitha décrit une tout autre réalité.

Arpitha Savale assise, vêtue d’une tenue de cérémonie orange et de bijoux dorés.
Arpitha Savale en Inde, avant un nouveau chapitre de son parcours.

Après son mariage, Arpitha s’installe avec son mari et ses beaux-parents, une organisation familiale qu’elle décrit comme encore courante en Inde, notamment dans la génération de ses parents. Elle accepte cette vie en pensant sincèrement pouvoir y trouver sa place. La réalité sera très différente.


Dans ce foyer, les attentes envers la jeune épouse sont précises : rester à la maison, cuisiner, avoir des enfants. Arpitha souhaite continuer à travailler et préserver une part de liberté et d’indépendance ; elle raconte avoir dû se battre pour conserver cette possibilité. Le cadre se resserre progressivement : ne pas sortir après 18 heures, devoir rendre des comptes pour un after-work, justifier ses déplacements.

Certaines pratiques la confrontent plus brutalement à une réalité qu’elle connaissait de loin, sans avoir imaginé devoir la vivre. Pendant ses règles, confie-t-elle, elle est considérée comme « impure » : une chaise lui est réservée dans le salon, elle ne doit toucher ni les personnes ni ce qui se trouve dans la cuisine.


Elle tente de s’adapter, mais rien ne semble jamais suffire. Les règles deviennent plus strictes et, avec elles, grandit le sentiment de perdre sa liberté et sa tranquillité d’esprit. Son mari, explique-t-elle, ne s’oppose pas véritablement à sa famille et ne prend pas sa défense. Lui-même financièrement dépendant de son père, il n’a, selon ses mots, « pas la liberté, ou peut-être pas la volonté, de prendre position » pour elle.


Chaque jour, elle se sent davantage enfermée, déçue, sans issue. Son corps finit lui aussi par en porter les traces : elle évoque l’acné, un poids descendu à 45 kilos, un corps qui semble s’épuiser en silence.


Trois ans et demi de mariage passent ainsi. Peu à peu, une certitude s’impose : continuer devient plus difficile que d’envisager de partir.
Cette expérience l’amène aussi à interroger certaines contradictions observées dans le milieu dont elle est issue : la place symbolique accordée aux déesses et aux figures féminines dans la culture indienne, alors que certaines traditions familiales peuvent encore imposer aux femmes des règles qu’elle-même a vécues comme une atteinte à leur liberté, à leur dignité et à leur voix.

Quand partir devient possible

Racontés après coup, les grands bouleversements prennent volontiers l’allure d’une évidence. Mais lorsqu’on se trouve au milieu du passage, rien n’est encore écrit : Arpitha ne présente pas sa décision comme le geste spectaculaire d’une femme soudain débarrassée de ses peurs. Le courage ne précède pas nécessairement les grandes décisions. Il arrive parfois en chemin.

Le mot qu’elle n’arrivait pas à prononcer

Pour comprendre la portée de son choix, il faut mesurer ce que représente alors pour elle le mot « divorce ». Pendant la procédure, en Inde, Arpitha raconte qu’elle ne parvient littéralement pas à le prononcer à voix haute. Même après son arrivée en France, deux ou trois années seront encore nécessaires avant qu’elle puisse le dire librement.


Derrière ce mot se trouvent la honte, le regard des autres, la peur de décevoir et de perdre des liens, mais aussi une question plus profonde : quelle place pourra-t-elle désormais occuper ? Dans l’Inde qu’elle connaît et dans le milieu traditionnel dont elle est issue, Arpitha dit ne pas parvenir à imaginer sa place comme femme divorcée. Lorsqu’elle revient sur cette période, elle parle de survie.


Arpitha refuse pourtant aujourd’hui de relire son passé uniquement à travers ce qu’elle a subi. Personne, rappelle-t-elle, ne l’a forcée à épouser cet homme. Elle avait accepté ce mariage. Elle refuse également que sa décision soit ramenée à l’argent. Oui, sa belle-famille était fortunée et rester lui aurait assuré une importante sécurité matérielle. Mais le confort suffit-il lorsque l’on souffre dans la vie qu’il protège ?
Elle finit par ramener sa décision à deux possibilités : regretter d’être partie ou regretter d’être restée.

Elle part.

Certaines personnes ne comprennent pas sa décision. Des relations se distendent ou disparaissent ; il lui faut accepter de ne plus correspondre à l’image que d’autres avaient construite pour elle, et quitter un monde dont elle connaît les règles sans savoir encore comment fonctionnera le suivant.

Sur Instagram, où elle revient aujourd’hui ouvertement sur son parcours, elle résume cette période en quelques mots : « J’ai continué à me choisir. Même seule. Surtout seule. » Cette phrase dit à la fois la détermination et son prix.

Réapprendre à exister

En janvier 2019, Arpitha arrive en France. Elle ne parle pas français. Il lui faut apprendre une langue, comprendre de nouveaux usages, retrouver son autonomie et se faire une place dans une société qui n’est pas la sienne. Changer de pays signifie aussi perdre une évidence dont on mesure rarement la valeur tant qu’on la possède : savoir instinctivement comment fonctionne le monde autour de soi.


Elle exprimera plus tard cette expérience par une formule saisissante : « Je n’ai pas seulement changé de pays. J’ai dû réapprendre à exister. »
Dans ce nouvel environnement, sa manière de raisonner devient un point d’appui : l’ancienne ingénieure avance par étapes, apprendre le français, comprendre, chercher, travailler, résoudre un problème puis le suivant. L’intuition joue également un rôle dans ses décisions, mais elle s’accompagne toujours d’une mise en mouvement concrète.


La spiritualité et certains rituels hérités de son enfance lui offrent eux aussi une forme de stabilité intérieure. Et puis il y a la cuisine.

La cuisine comme ancre

Au milieu de cette période, la cuisine retrouve une place particulière — non pas encore comme projet professionnel, mais comme quelque chose de profondément familier.

Cuisiner avec sa mère ramène Arpitha à un langage qu’elle connaît depuis l’enfance : les saveurs, les parfums et les gestes transmis de génération en génération composent un territoire intime resté intact, une ancre au milieu de tout ce qui change.
Ce n’est que plus tard qu’elle mesurera combien cet héritage, celui de sa mère, de sa grand-mère, des traditions du Karnataka et de l’Ayurveda, participera à la cheffe qu’elle est en train de devenir.

Accepter de redémarrer à zéro

Puis vient la cuisine professionnelle, et avec elle un nouveau commencement. Elle accepte de repartir du bas de l’échelle et commence comme commis : il faut apprendre les gestes, les cadences, la discipline d’une brigade, la précision et l’exigence de la gastronomie. Changer de métier suppose aussi d’accepter de ne plus être celle qui sait. Ses études et sa première carrière ne lui offrent aucun raccourci : dans ce nouvel univers, la légitimité se construit jour après jour. Arpitha progresse, gravit les différents échelons et devient cheffe.

Arpitha Savale prépare plusieurs assiettes sur une table, aux côtés d’une autre femme.
La cuisine, un fil conducteur dans le parcours d’Arpitha Savale.

Partir loin pour retrouver ce qui était déjà là

Après avoir quitté l’Inde, appris le français et assimilé les codes de la gastronomie, Arpitha commence à regarder autrement ce qu’elle avait reçu bien avant tout cela.
Les recettes de son enfance, les épices, les traditions du Karnataka, l’Ayurveda, les enseignements de sa mère et de sa grand-mère : ce qui appartenait autrefois à l’évidence familiale devient une richesse dont elle mesure désormais pleinement la valeur.
La gastronomie française lui a apporté la technique, la précision, l’exigence. Son héritage lui permet de donner à ces acquis une expression qui lui ressemble : elle n’a pas à choisir entre ces deux mondes, ils se rencontrent dans une même assiette. C’est probablement là que naît véritablement sa cuisine.

L’alchimie des différentes vies

Le nom choisi pour son activité actuelle semble presque raconter son parcours : Alchimie by Arpitha. L’Inde et la France, l’héritage familial et la gastronomie, l’ingénieure et la cheffe, les ruptures et les recommencements, chez elle, l’alchimie dépasse la transformation des ingrédients : elle dit aussi la rencontre de ces différentes strates de vie.

Aujourd’hui installée entre Annecy et Genève, Arpitha exerce comme cheffe indépendante et cheffe privée. Elle imagine des dîners, des ateliers, des expériences culinaires et des moments de transmission.
Son activité s’étend à la création de contenus, au développement de recettes, aux événements, au traiteur, aux cours de cuisine et aux retraites de yoga. Sa cuisine accorde une large place au végétal, aux inspirations ayurvédiques, à la durabilité et au bien-être, sans sacrifier le plaisir.

Dans ses assiettes, les techniques acquises en France rencontrent les saveurs de son enfance et une conception de la nourriture intimement liée au soin.

Ne pas effacer celle que l’on a été

Sur les réseaux sociaux, derrière les recettes et les images de cuisine, Arpitha parle désormais ouvertement de ce qu’elle a longtemps tu : le mariage, la souffrance, le divorce, la solitude, le changement de pays, les doutes et les recommencements.


C’est peut-être là que son histoire acquiert une dimension universelle : la force n’est pas nécessairement l’assurance tranquille que l’on prête, après coup, à ceux qui ont changé de vie. Elle peut aussi résider dans la capacité à avancer en doutant, à décider sans connaître l’issue et à accepter de perdre certains repères avant d’en avoir construit de nouveaux.


Arpitha l’exprime aujourd’hui lorsqu’elle évoque les femmes qui traversent à leur tour une période de transformation : « La vulnérabilité partagée crée de la connexion. » À ses yeux, les femmes ont besoin de voir des histoires authentiques, non des versions parfaites de l’existence, mais des chemins réels, complexes et courageux.

Arpitha Savale souriante, les mains jointes sous le menton, devant un mur de briques.
Arpitha Savale : se reconstruire sans effacer son histoire.

La liberté de devenir

Il serait facile de résumer l’histoire d’Arpitha Savalé à celle d’une ingénieure indienne devenue cheffe, aujourd’hui à la tête de son propre univers culinaire entre la France et la Suisse. Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel : ce parcours parle avant tout de liberté intérieure, celle qui permet de reconnaître qu’une existence en apparence toute tracée peut devenir inhabitable pour celle qui la vit.

Sa résilience ne consiste ni à nier la souffrance ni à donner rétrospectivement un sens parfait à chaque événement. Elle ne cherche pas à effacer ce qui a été vécu : elle décide de ce qu’elle souhaite en faire. Arpitha n’a renié ni la jeune femme qu’elle était en Inde, ni l’ingénieure lorsqu’elle est devenue cheffe, ni ce que la gastronomie française lui a enseigné lorsqu’elle a retrouvé les traditions de son enfance, elle a composé avec toutes ces strates pour construire quelque chose qui lui appartient.

Elle poursuit aujourd’hui cette histoire entre Annecy et Genève avec Alchimie by Arpitha, et partage son approche de la cuisine et du bien-être avec les lecteurs de Lumina Santé & Beauté, au sein de la rubrique À la table du bien-être.


Derrière la cheffe et l’entrepreneure demeure la décision dont tout le reste est né : celle d’une femme qui ne savait pas encore ce qu’elle trouverait de l’autre côté, mais qui a accepté de quitter une vie sécurisante dans laquelle elle ne se reconnaissait plus. Non parce qu’elle n’avait pas peur, mais parce qu’un jour, rester lui a fait davantage peur que partir.